LASNAMIA

Chez M. «qui de droit».( Le Soir d’Algérie)



Voxpopuli : Chez M. «qui de droit»

Avant-hier, de bon matin, d'un pas pressé je suis allé frapper à la porte du bureau de monsieur «qui de droit», une grosse Chekhssia qui fait régner la loi dans mon douar.
Je me suis rendu à cette adresse de bonne heure pour faire une déclaration de perte et de vol de plusieurs objets identitaires de grande valeur aux yeux de ma famille qui se sont volatilisés de mes riches propriétés éparpillées aux quatre coins de ma plaine du Cheliff. Un grand patrimoine de traditions, de coutumes et de biens matériels que j'ai hérité de mes vieux ancêtres depuis fort longtemps. Ce jour-là, j'étais assis dans une petite salle d'attente lugubre qui sentait le renfermé et qui était badigeonnée d'une couleur de peinture triste et repoussante. J'attendais le moment voulu pour être reçu par «qui de droit». J'étais pensif et otage de mes mauvais soucis et de mes rêves malheureux qui m'ont éloigné pendant ces brefs instants de ce lieu monotone et lourd à supporter par sa frayeur et son mépris. Après un long moment constitué d'une mêlée de voix qui criaient dans des appareils téléphoniques «Allo ! Allo ! Oui ! Chkoun ? Sahit Khouya !» qui provenaient d'un bureau au fond du couloir et de bruit de la chasse d'eau qui était tirée dans les chiottes à tout moment à côté de la salle d'attente. Le secrétaire de M. qui de droit est venu interrompre mon voyage dans le ciel. Il m'a prié de le suivre dans le long couloir sombre et mal éclairé jusqu'à la porte qui semblait être celle de «qui de droit». Il l'ouvrit pour moi et se mit de côté, pour me laisser entrer dans un vaste bureau plein de fauteuils et d'armoires métalliques. «Qui de droit» lui-même était là, il était enfoncé tel un pieu dans son fauteuil de cuir derrière un grand bureau en teck avec plusieurs appareils de téléphone posés dessus. Une forte odeur de tabac et de fumée couvrait les lieux. C'était un homme solide plein de force, il avait les yeux vifs et perçants et une grande moustache noire qui lui donnait un air autoritaire et sévère. Je l'ai salué timidement ; bonjour aalikoum ! Il m'a répondu d'une voix grave, wa aaleikoum el bonjour ! Cha kayene ? Qu'es-ce qu'il y a ? Qu'il me dit d'une voix sourde. Voilà mon bon monsieur ; je suis Flen ben Flen et j'habite ici en ville dans une propriété parentale héritée Mel Djed Lel Djed (de père en fils) depuis que ces lieux ont été baptisés El Asnam par les Arabes qui les ont découverts au moment de leur passage ici. Ainsi après avoir trouvé les vestiges de la cité romaine «Castellum Tingitanum» et des statues à la forme humaine, ce berceau fut appelé El Asnam par les Arabes. Et depuis ce temps écoulé, El Asnam a connu un rayonnement sans précédent dans la prospérité et l'émancipation. Et c'est pour cela que je suis venu vous voir aujourd'hui Hadharat. Kheir Inchallah ! Qu'il me dit. Voilà, il s'agit d'une affaire très grave et lourde de conséquences pour mon bien-être et mon moral et qui touche énormément à la valeur de mon patrimoine matériel et immatériel que j'ai hérité de mes aïeuls. Un saccage est survenu chez moi l'autre jour alors que je dormais tranquillement sur mes deux oreilles. Et lorsque je me suis réveillé, j'ai fait le triste constat de ce pillage. Ils ont détruit et volé tous mes biens. Ils ont même osé effacer mon identité et ma dénomination qui était inscrite en lettres d'or sur le fronton de ma demeure. C'était quoi ce nom ? M'interrompit «qui de droit» ; Lasnam ! Je lui dis avec déception. Ensuite, ils s'en sont pris à ma vieille clôture qu'ils ont détruite gratuitement. Une sorte de rempart construit en pierres que j'ai hérité de mon histoire coloniale et qui entourait ma propriété pour la protéger de toutes agressions. Ils ont pris également position dans ma pépinière comme des sauterelles et ont bouffé tous mes beaux arbres et la végétation qui faisait mon bonheur. Ce préjudice moral a engendré dans ma vie quotidienne une perturbation morale causée par cette grande fatalité qui est tombée comme une peste sur ma tête. Aujourd'hui, je suis comme un homme perdu au milieu de nulle part. Un citoyen en faillite. Un égaré qui ne retrouve plus le chemin de la prospérité. On m'a dépouillé de mes biens les plus précieux. Tout mon patrimoine matériel et immatériel a disparu par la faute de ces gardiens qui étaient chargés de le surveiller et de le protéger. Ils ont négligé leurs obligations et ont failli à leurs devoirs. Et à cause d'eux, voyez monsieur «qui de droit» où j'en suis ! Je suis nu comme un ver. Qui sont-ils ? M'a demandé «qui de droit» étonné. Je lui répondis : «eux» ! «Chkoun eux ?» Me questionna sévèrement «qui de droit» Tu les connais ces salauds? Insista «qui de droit», les yeux fixes et la voix grave. Donnemoi des noms et tu verras ! Endakhalhoum gaâ ! (Je les bouclerais tous), me rassura «qui de droit». Je lui répondis : ce sont les paysans qui sont venus des douars voisins ! Ils ne respectent personne ! C'est des abrutis et des illettrés et des matérialistes qui ne savent que s'approprier les biens de la société et des autres. Monsieur «qui de droit» était en face de moi dans son bureau noyé dans un nuage de fumée, il m'écoutait parler sans intervenir me fixant droit dans les yeux. Il profita d'un moment vide de parole pour me dire : que veux-tu que je fasse pour toi ? Toi le malchanceux ? Klek boubi ! Me dit-il. Je ne peux rien faire pour toi. Hadhouk khaoutek ! (Ce sont tes frères). Et tout ce que je peux faire pour toi, c'est de prendre seulement ta déposition. Pour cela, va voir dans le bureau à côté. Je me suis levé et je suis ressorti du bureau de monsieur «qui de droit», déçu et chagriné de ce qu'il m'arrivait.
Hamid Dahmani

 



Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/01/15/article.php?sid=128723&cid=49


15/01/2012
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