LASNAMIA

L'INTERVIEW- Me Abdelkader Klouch, notaire à Chlef :«Mon souhait est que notre ville retrouve ses repères d’antan» ( Le Chelif du6/4/2016

 

 

 numéro 122-Du 6 au 12 avril 2016

 

l’interview

 

Me Abdelkader Klouch, notaire à Chlef :

 

 

«Mon souhait est que notre ville retrouve ses repères d’antan»

 

 

Me Abdelkader Klouch est connu par nombre de gens pour sa profession notariale dont il s’acquitte honorablement mais il l’est surtout pour sa finesse d’esprit, constamment à l’affut d’informations à caractère politique, historique, culturel, scientifique et tout autant philosophique, spirituel ou religieux… Ce qui explique pourquoi on le voit toujours se dé-brouiller pour se procurer à chaque fois des nouveautés sélectives en matière d’éditions livresques ou médiatiques diverses (revues, comptes-rendus d’Internet, infos-analyses de journaux, etc.), réussissant souvent à en assimiler les éléments éclectiques qu’il traduit dans ses points de vues personnels et qui sont d’autant plus édifiants qu’il les situe généralement dans leurs contextes historiques ! Et au nécessaire, il vous surprend des fois agréablement, en cas de doute sur une date, un intitulé ou un fait improbable, en recourant sur le champ à la consultation de sources référentielles disponibles dans son bureau ou chez lui, comme pour attester du sérieux de cet intellectuel Chélifien haut de gamme mais d’une modestie exemplaire, comme on en voit rarement. Sollicité habituellement pour des écrits dans la presse nationale où il compte nombre d’articles, il l’a été cette fois-ci par «Le Chélif» pour un entretien qu’il a bien voulu accorder au journal quoi qu’arguant du fait qu’il n’a rien à dire qui puisse intéresser les lecteurs. Nous l’avons convaincu du contraire au vu de ses propos fort instructifs qu’on vous invite à parcourir. D’abord, qui est notre interlocuteur ? Abdelkader Klouch est né le 1er mai 1939 dans le quartier de Bocca Sahnoun d’El Asnam, aujourd’hui Hay As-Salam de Chlef. Après des études primaires à l’Ecole Lallement de 1947 à 1954, il obtient son CEP de fin d’études. Les circonstances de l’époque coloniale étaient telles qu’il s’orienta tôt vers la vie active. Il y débuta comme greffeur arboricole, puis cycliste-réparateur de vélos, pâtissier chez un colon du nom de Gauci d’origine maltaise, plombier chez Mansouri, ferrailleur-coffreur, employé à l’entrepôt frigorifique de la compagnie Félix Dadoune, spécialisée dans le conditionnement de l’orange locale au label «Spahis» exportée vers Marseille, Hano-vre, etc. Comme il exerça d’autres métiers en tant que receveur d’autobus dans la première ligne inaugurée par le colon M. Besson, moniteur du paysannat de 1960 à 1962 et, après l’indépendance, il fut employé comme agent du Trésor jusqu’à 1968. Après quoi, il accéda au CFA d’Alger. Ce qui lui permit d’être affecté comme attaché d’administration à la wilaya d’El Asnam de 1970 à 1971 à l’issue d’une formation avec son ami et collègue Mohamed Guermoud.

A la faveur d’un examen spécial destiné aux anciens moudjahidine, il put s’inscrire à la faculté de droit de Ben Aknoun à Alger où il suivit parallèlement une formation à l’Ecole d’application Economique et Financière. Affecté au ministère des Finances par la suite, il fut désigné peu de temps après en tant qu’administrateur à la direction des domaines d’El Asnam. Poste duquel il voulut démissionner en 1978 mais le directeur des Finances, en l’occurrence M. Mohamed Guermoud qui connaissait très bien ses compétences, s’y opposa, lui signifiant que l’institution nécessitait encore ses services. Il demeura finalement à son poste et, fait marquant, aux lendemains du terrible séisme de 1980 qui ravagea toute la ville, il contribua à sauver quelques 4000 ouvrages et documents d’archives, insouciant et des répliques sismiques menaçant de faire effondrer des bâtisses à gros risques et des injonctions d’un officier armé ordonnant formellement l’évacuation illico-presto des lieux sous surveillance. En 1982, il présenta avec succès sa candidature à l’élection de député de la région et, en 1988, à la faveur d’un concours de formation à la fonction notariale, Abdelkader Klouch s’y présenta et put ainsi s’établir, par la suite dans cette noble profession qu’il assure depuis jusqu’à nos jours.

 

Le Chélif : à propos de la fonction notariale que vous exercez depuis plus d’un quart de siècle, que pouvez-vous nous en dire et quelles sont les affaires les plus récurrentes que vous avez à traiter en général ?

Me Abdelkader Klouch : Tout d’abord, il y a lieu d’indiquer -car beaucoup ne le savent pas- que cette fonction notariale a été supprimée dans les années 1970 durant lesquelles la profession de notaire s’est vue réduite à une tâche de fonctionnaire. Et ce n’est qu’après la fracture d’octobre 1988 qui a vu la dissolution de l’Assemblée na-tionale et la proposition qui s’ensuivit d’un projet de loi portant création de la fonction notariale que cette profession a pu s’instaurer officiellement. Pour rappel, au temps de la colonisation, l’arsenal juridique de l’administration coloniale s’est grandement appuyé sur cette fonction notamment dans ces procédés dits de «licitation» consistant, notamment, à déstructurer la collectivité indivise qui caractérisait le patrimoine foncier en commun des tribus, groupes sociaux et résidents ruraux de la communauté autochtone algérienne.

A titre d’exemple, un individu contraint au remboursement d’une dette contractée à la suite d’un emprunt usuraire, d’impôts ou autre, se voyait astreint à l’application à son encontre du code civil français par le notaire de la municipalité de sa contrée qui s’arrangeait par un savant subterfuge de soustraire son bien indivis de la propriété collective tribale. A l’indépendance, bien évidemment, les données changent et cette fonction notariale en est venue à jouer un rôle non négligeable dans la transition d’une société traditionnelle à un type de société relativement moderne. En ce sens que cette fonction permet la libéralisation des transactions en conférant l’authentification des actes de vente, des baux, locations, donations, partages, d’hypothèques, etc., et en apprenant notamment aux concitoyens à organiser leur patrimoine et le protéger en l’incluant dans un cadre sécuritaire juridique.

C’est-à-dire que l’individu n’est plus livré à la précarité des transactions d’antan établies sur les promesses hasardeuses mais consignées par acte notarié faisant foi avec la publicité du BOAL et notamment la publication au journal officiel qui met légalement à l’abri de tout fâcheux impondérables. Ce n’est plus le milieu provincial archaïque où on vit au jour le jour, de façon imprévisible, mais un milieu nouveau où se tissent en permanence de nouveaux rapports sociétaires citoyens en corrélation avec les autres parties prenantes sociales constitutives de la vie socioé-conomique d’une manière générale.

Sachant que vous avez été également député, que retenez-vous de cette «expérience» politique ?

Pour rappel, c’était sur proposition du dé-funt Laïd Moulfi, ex-président de l’APW de Chlef, à qui je rends hommage au pas-sage, que je me suis présenté aux élections la députation, Et quoiqu’élu, on continuait à l’époque à assurer notre fonction : on n’était pas, comme aujourd’hui «détachés». Malgré cela, on œuvrait d’arrache-pied, le wali de l’époque, feu Rachid Aktouf, m’avait noté 16 /20 je me souviens. Néanmoins, je retiens beaucoup de déceptions de cette expérience : les objectifs ne sont pas allés dans le sens qu’on souhaitait. Cependant, c’était un combat de tous les jours.

Et à propos d’un projet portant sur «la suspension du droit de chasse pendant 5 ans» afin de permettre à la faune de se reconstituer, nous préconisâmes que les respon-sables du personnel des forêts, puissent saisir directement la police judiciaire dès constatation d’actes inciviques d’atteintes au patrimoine écologique, forestier, maritime, etc. Cette proposition de loi fut ignorée.

Mais quelque temps plus tard, il y eut une manifestation à la place du Forum à Alger, des représentants des gardes-forestiers et des sympathisants écologistes, en général, à la suite de laquelle fut avancé un projet de loi proposant la qualité d’officiers de police judiciaire aux gardes-forestiers pro-mus. A l’Assemblée nationale, présidée alors par M. Belkhadem, ce dernier a rap-pelé que l’avant-projet de cette loi allant dans le même sens mais qui avait été ajourné, avait été déjà présenté par M. Abdelkader Klouch. Mais cette fois-ci, la loi allait être approuvée en 1990.

 

Au plan socioéconomique, qu’y-a-t-il lieu d’entreprendre pour la relance du développement de la wilaya ?

En matière de développement économique, je conçois qu’il est nécessaire qu’il y ait une coopération public-privé dans la réalisation d’ouvrages à caractère socio-économique et environnemental, notamment. C’est dans cette optique qu’aux lendemains d’une relative libéralisation du secteur économique dans les années 1990 qu’on a été amenés à envisager la création d’un forum des opérateurs économiques de la wilaya, avec notamment M. El Hadj Larbi, P-dg du groupe industriel Soprec. Et cela en vue de prendre part activement à l’effort de reconstruction et de développement de Chlef et sa wilaya. Malheureusement, le projet n’a pu être mené à bien, compte tenu de divers aléas durant cette pénible période. Néanmoins, on est restés sensibles à tout ce qui touchait de près au développement de notre contrée. Que l’on me permette de rappeler dans ce contexte ardu de la reconstruction en préfab-riqué des édifices publics et sociaux de la région, qu’il fallait se battre pour réattribuer à la wilaya de Chlef un certain fonds qui lui a été alloué dans le cadre du fonds de soutien à sa reconstruction après que cet intitulé «compte spécial des premiers secours» ait été gelé et failli être destiné ailleurs. Cette initiative de recours, nous l’avons menée à bien, Dieu merci, grâce au concours des bonnes volontés et en procédant, notamment, au changement de l’intitulé inopérant de départ en nouveau intitulé mentionnant expressément «Troisième phase de reconstruction» de la région sinistrée du Chélif, pardi ! Par ailleurs, sur le plan agricole, sachant que notre région est connue pour sa vocation agricole, nous avons toujours insisté sur le refus des investissements inutiles non porteurs pour l’avenir et qu’il fallait un nécessaire recadrage économique lorsque cela s’imposait. Voyez dans les terres périphériques de Chlef, naguère si vertes et productives pour tout le pays et l’étranger même et qui sont aujourd’hui envahies,partout, par le béton, suite à de mauvais choix entrepris à la hâte…

 

Vous voulez parler de l’orange et ce qui l’accompagnait comme industrie agro-alimentaire ?

Entre autres, mais c’est bien vrai que l’orange constituait la grande at-traction de la région. Figurez-vous qu’on avait 15 variétés d’orange, dite «tchina» en arabe dialectal (en référence croit-on à son pays d’origine La Chine). Citons la Thompson Navel, la Washington Navel, les oranges à peu lisse, à peau rugueuse, celle dite double-fine, la portugaise (El Bortoghal qui a donné en arabe El Borto-qal), la Hamellini, la Cadenera, la Sanguine, la Sanguinellinegra (à pépins noirs dite en arabe «Dem es’seba’e», etc. Soit un label de qualité qui alimentait le marché national et qui s’exportait à l’étranger. Comme il y avait aussi plusieurs variétés de mandarine. Citons entre autres, la Satsuma, la mandarine jaune de Blida, la Clémentine (du nom de père Clément de Misserghin), la Clémentine de Montréal, etc. De même qu’il y avait la culture du pamelo, du pamplemousse, une variété à chair rose cultivée du côté de Lardh El Beida (ex-ferme expérimentale Parm où se pratiquait déjà l’insémination artificielle). Pour rappel, l’exploitation de l’orange a été introduite par l’administration coloniale qui a développé dans la plaine du Chélif tout un réseau de canaux d’irrigation des champs agricoles. Avec notamment la mise en chantier de la «Seguia» en 1936, aux rigoles charriant les flots bleus du barrage de l’Oued Fodda, notamment, particulièrement lorsque la pluie venait à manquer. Ce barrage qui a été désenvasé en 1958 pour la production hydro-électrique et une irrigation plus effi-ciente de la vallée du Chélif avec le quadrillage de ses canaux d’aspersion, alimentait tout autant avec ses conduites d’eau potable, telle celle de la fameuse «Agbet’ malli», toute la zone d’El Asnam et ses régions limitrophes. Pour en revenir à l’orange, son exploitation aux lendemains de l’indépendance, a été poursuivie par des organismes publics comme ceux de l’OFLA et du domaine agricole autogéré qui ont même promu l’industrie agro-alimentaire avec une unité de production de jus de fruits, etc.

Mais cette institution dont les produits se vendaient jusqu’en Europe, sitôt dissoute, ne connut pas de relève pour la bonne raison qu’il n’y a pas eu, jusqu’a présent, de qualification pour la relance de l’exploitation agro-industrielle de ce produit qui faisait la fierté de toute la région, particulièrement la ville d’El Asnam qui lui consacrait, d’ailleurs, une splendide fête annuelle : célèbre et mémorable fête des oranges !

Ce qui nous amène à évoquer la question de la culture : Quelle différence pouvez-vous établir, en fait, entre la vie culturelle dans El Asnam des lendemains de l’indépendance jusqu’à 1980 et Chlef de l’après-séisme jusqu’à de nos jours?

Je vous dis tout de suite «y a pas photo !».

En 1962, il y avait tout une population qui était sortie spontanément vers la lumière, donnant tout ce qu’elle avait pour contribuer, autant qu’elle pouvait à la reconstruction du pays et pour honorer la mémoire des chers martyrs disparus. Ce généreux élan connut, bien avant qu’il ne soit affecté par les épreuves des vicissitudes de l’histoire, de grandes manifestations et réalisations cul-turelles.

Cela s’est traduit à Chlef avec l’activité honorable du théâtre du Centre Larbi Tebessi qui comptait dans ses rangs, entre autres, feu Mohamed Belmokhtar, M’hamed Teboudj,Djelly, Abadli, etc., a notamment été primé à Alger. Parmi les auteurs qu’il adaptait, on compte Plaute, Camus, des comédies issues de la tradition populaire algérienne, etc. Au plan musical, en plus de l’orchestre chaabi d’El Afrah des regrettés Djelloul Moulfi, Amori, Salah Bouras, etc., il y avait des groupes de musique mod-erne comme les Blazer’s, animés par les frères feu Bouali Kineche et Abdelkader Kineche (vivant aujourd’hui à Los Angeles), etc., les Castellum’s, avec le batteur Har-chouch, etc.

Comme le public disposait à ses heures de loisirs de salles de cinéma comme celles du «Splendid», du cinéma Club fondé en 1954 et baptisé à l’indépendance «Dahra», rappelons le mythique cinéma Orléans (où le premier film projeté portait pour titre le légendaire «Les dix commandements». Baptisée El-Djamel après 1962, cette salle a été entièrement rénovée suite à sa destruction lors du séisme de 1980 mais avec la disparition de plusieurs de ses atouts de charme comme notamment les deux fameuses lances ornant son entrée et qui à elles seules suggéraient la féerie attractive des lieux. A signaler l’activité des ciné-clubs et les débats autour de films marquants, comme notamment «Les déracinés» du réalisateur Lamine Merbah, fils De Moulay Merbah, une figure du mouvement national qui a résidé à El Asnam. Le film de Lamine était d’autant plus intéressant qu’il se basait sur une thèse de Djillali Sari sur la dépossession des fellahs dans l’Ouarsenis (de l’ex-département du Chélif) et qui retient, à ce jour, l’attention particulière des juristes, avocats, notaires, administrateurs du foncier, historiens et gens de la culture en général, du fait de l’analyse des procédés législatifs, judiciaires, usuriers, etc., en usage durant la colonisation et qui ont contribué à l’éclatement de la propriété terrienne indivise, comme on en faisait cas au début. Parmi les hommes de culture avec qui y ont évolué, il y avait notamment Mohamed Guermoud , ancien détenu à Ain Oussara et ex-directeur régional des Finances, (aujourd’hui en retraite), je ne peux me souvenir, hélas des autres, comme ceux que j’ai connus dans le cadre de l’Association Lasnamia du regretté Menouar Sayeh, et par la suite feu Bouali Kouadri Mostefai, que les auditeurs de Radio Chlef connaissent pour l’avoir entendu animer l’émission «Dhakiret El Madina» présentée par Houari Abdelkrim. En principe, un projet d’édition d’un livre se basant sur les archives de cette émission que nous avons concrètement soutenu, devait voir le jour mais il n’a pas eu de suite… Bref, mon souhait est que la ville retrouve quelque peu son tissu socioculturel d’antan au grand bonheur de tous !

A propos de médiatisation, dernier point avec lequel on clôt notre entretien, vous êtes assez connu Me Klouch pour avoir établi les actes notariés de certains journaux ou hebdomadaires, etc. ?

Mon office a assisté, effectivement, à la visite de nombre de journalistes ou gens de culture en quête d’édition de journaux, hebdomadaires, revues, etc. Cela a été le cas de M. Mehenni qui est passé pour constituer la SARL présidant au lancement de son magazine intitulé «La gazette de l’Ouarsenis». Comme s’est présenté par la suite, l’éditeur de l’ex hebdomadaire Centre Ouest (1990), venu pour des conseils d’ordre juridique permettant la reconduction du journal en 2013 avant qu’il ne soumette son dossier de nouveau projet éditorial aux instances nationales de tutelle concernées pour l’approbation officielle de la publication. Le constat que l’on peut faire, à ce propos, c’est que ces publications, surtout lorsqu’elles sont régionales, ne bénéficient pas d’apport publicitaire substantiel et qu’elles nécessitent, de ce fait, une aide et de soutiens concrets pour qu’elles puissent aller relativement de l’avant.

C’est ce que je souhaite notamment pour l’hebdomadaire régional «Le Chélif» qui connait des difficultés mais qui ne doit pas baisser les bras en attendant des jours meilleurs, comme je souhaite également à notre wilaya un essor favorable et tout autant à notre jeune pays l’Algérie, pour davantage de progrès en matière de démocratisation et de justice sociale. Mes salutations à tous les lecteurs.

 

Entretien réalisé par Mohamed Ghriss



10/04/2016
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