LASNAMIA

La traversée du Dahra par A. Guerine


Acte 4 : La traversée du Dahra

 .../...

 Nous nous retrouvâmes comme avant dans cette diligence qui démarra en silence, on n’entendait que le grincement métallique des roues secouées par le bruit des sabots des bêtes qui piaffaient le sol boueux. Le cortège des voitures sortit de la ville par la porte de Ténès, une grande porte à double issue en bois gardée par des soldats sénégalais réputés pour leur brutalité contre la population autochtone. Plus loin, la place des bœufs parut déserte à cause du climat froid et pluvieux par moments. D’habitude elle grouillait de mendiants, de nomades et de petits vendeurs de maigres cheptels qui n’avaient pas l’autorisation d’accéder à la ville, elle se faisait repérer de loin grâce aux quelques eucalyptus élevés dans ce terrain vague à proximité de l’entrée ouest d’Orléansville. Les chevaux dévièrent au nord pour traverser la rivière du Chéliff en passant sur un pont métallique posé sur un socle de béton, assez solide pour supporter les crues hivernales et les secousses telluriques qui frappaient la région de temps à autre.
 -« L’oued parait tranquille et paresseux », dit Jean en regardant l’eau qui coulait tristement sous le pont, encouragée par les dernières averses à creuser des remparts dans les falaises des rives jonchées de roseaux denses, de garnisons de cannes et de bosquets épineux.
 -« Méfiez-vous de l’eau qui dort », intervint Paul furtivement comme à son habitude avant d’ajouter « Le Chéliff est rebelle, ses crues causent de graves dégâts quand il se déchaîne, surtout en hiver ».
 -« C’est la plus grande rivière dans le Maghreb, elle prend source des cavités du désert, traverse tout l’Atlas tellien et la plaine du Chéliff avant de se jeter à la mer » expliqua Levi en parfait connaisseur de la région.
 Le fleuve coulait silencieusement ses eaux ocres dans son lit large aux rebords boueux, tiède et timide dans sa lancée lourde parmi les vergers fructueux, frôlant de son souffle humide les murs de la ville d’un geste indifférent, baignant de ses airs la vallée qui l’abrite au creux de ses bras ouverts où il se fait la joie de serpenter nonchalamment.

 -« L’oued s’en va sans faire de trêve
 Dans un sommeil vendeur de rêves,
 Noyer la plaine au fond d’un lit
 En mer pour faire un sort joli ».

 -« L’oued s’en va comme un reptile
 Glisser au champ derrière la ville,
 Nourrir les pierres qui passent rouler
 De flore au miel qui fait saouler ».

 La caravane se dirigea au nord, traversa le pont pour découvrir La ferme, un quartier situé à l’autre rive de la rivière, une agglomération agricole composée de plusieurs fermes tenues par des colons européens. Les chevaux prirent ensuite une route départementale bordée de rangées d’eucalyptus au milieu des champs d’agrumes et des plantations de fruits limités par des brise-vents servant aussi bien de clôture que de protection. Les soldats qui nous escortaient étaient éparpillés autour de la caravane, les uns faisaient les éclaireurs à l’avant,
 d’autres circulaient entre les diligences, et d’autres suivaient le cortège pour couvrir et sécuriser le convoi en cas d’embuscade comme il y en a beaucoup eu dans ce hameau de folle végétation. Les soldats savaient bien que les résistants arabes qui opéraient dans la région étaient des baroudeurs malins, capables de surgir et de surprendre les passagers à n’importe quel moment, c’était pourquoi ils se méfiaient de tous les autochtones sans distinction aucune.

 -« La caravane me porte chance
 Sous chaque trot quand elle avance
 Avec le mieux de mes souhaits
 Sous la chanson du vieux fouet ».

 -« La caravane dessine au sol
 Les vagues roulées sous une gondole,
 Avec le cher de mes désirs
 De croiser l’un des souvenirs ».

 Le cortège fortifié des diligences sortit de cette zone boisée toujours accompagné par les eucalyptus dans cette route déserte, la dernière colline franchie est un plateau de terre rougeâtre qui proposait un terrain plat à perte de vue. Une terre argileuse de couleur vert sombre s’étend vers l’infinie, la plaine du Chéliff recueille l’oued qui serpente au pied du massif montagneux du Dahra, une chaîne à hauteur moyenne, sèche et aride comme l’indiquait son teint jaunâtre et brun.
 -« Le soleil bat son plein, on dirait qu’il n’a pas plu du tout », annonça Jean pour casser le long silence des passagers qui observaient le paysage, sûrement exténués par le trajet du train et celui des diligences.
 -« Le climat est variable dans la région, on peut vivre les quatre saisons en un seul jour, l’hiver est de courte durée, la période chaude est longue avec des phases caniculaires extrêmes », reprit Levi, toujours avec une connaissance certaine.

 -« La glèbe jaune embrasse la chaîne
 Du mont qui flotte sur une plaine,
 L’oued arrose les champs qui hument
 Les eaux et donnent de gros légumes ».

 -« Des chaumes de foin de blé qui sentent
 La moisson riche et opulente,
 Le plat annonce un odorat
 De mer derrière le Dahra. »

 -« Voilà Warnier », cria le cocher du haut de son siège à l’avant de la diligence, les cavaliers autour de nous firent un mouvement de remous à l’entrée de cette bourgade aux maisons uniformes, blanches avec les toits couverts de tuiles rouges, installées dans les deux rives de notre route par cet après-midi automnal.
 Ils échangèrent quelques propos avec des soldats que nous avions croisés dans leur poste dans la petite placette de ce village calme. Le postier installé à coté du cocher remit des colis et quelques lettres au facteur qui nous attendait dans l’un des caravansérails situés au bord de notre chemin.
 Des fermes couronnées de hauts eucalyptus renfermaient des jardins où verdissaient des carrées de légumes et des tranchés de fruitiers savoureux entourant le village de Warnier que nous dépassâmes rapidement.
 -« Ces terres étaient un désert aride avant l’arrivée des Français », dit Paul aux passagers pensifs chacun dans ses idées.
 -« Nos parents étaient volontaires et persévérants pour faire de ce désert désolé des fermes riches et fructueuses », continua l’homme sans recevoir de répliques des autres voyageurs.

 -« Des fermes dorent de leurs fruitiers
 L’arôme qui hante les vieux sentiers,
 La terre aride est sèche autour
 De ces édens couvés d’amour ».

 -« Des fermes envient de leur beauté
 L’image d’une fleur combien gâtée,
 La terre rasée se meurt ailleurs
 Dans les crevasses et les hauteurs ».

 Notre caravane continua son chemin grimpant entre les collines dans une route sinueuse, toujours poursuivis par l’oued et les eucalyptus qui traçaient notre route courbée dans la montagne du Dahra.
 -« L’air devient plus frais il me semble », dit Paul en remettant sur la tête son chapeau qu’il gardait toujours en main.
 -« C’est normal, nous sommes en ascension parfaite dans ces hauteurs d’altitude moyenne, bientôt nous respirerons l’air maritime de la méditerranée mon ami », lui répondit Levi, alors que Jean sombrait dans un somme de fatigue et Marie, tantôt penchée dans la lecture d’un livre qu’elle tenait dans ses fines mains, tantôt observant la nature qui défilait au de là des vitres de la diligence. La vallée du Chéliff parut comme un tapis étalé à perte de vue en bas, un tableau retouché d’une mosaïque de parcelles de terrains aux couleurs chaudes s’imposait à la vue dès que la diligence virait du coté de cette immensité de vide impressionnant.
 -« Comme c’est joli ! », dit Marie avec sa voix musicale qui captiva ma profonde ouïe.
 La belle élocution de la femme réveilla Jean qui essuya ses lunettes à l’aide d’un tissu qu’il sortit de sa poche avant de les mettre sur son visage blanc.
 -« Oui c’est beau chérie, il faut une force comme la nôtre pour pouvoir gérer une nature d’une telle grandeur », rétorqua Paul à son amie.
 -« Les arabes à eux seuls ne pourront jamais absorber les richesses d’un aussi grand pays », reprit-il en rigolant avec sa franchise coutumière.
 -« En regardant ce vide je m’aperçois que la planète est infiniment large pour vivre une belle vie et qu’il existe sûrement un coin pour se faire un petit nid heureux dans cette espace illimité», répondit-elle avec une langue soignée qui m’inspira les meilleurs mots de la poésie. J’aimais mieux les pensées picturales de Marie que les visions offensives de Paul.
 Nous traversâmes l’oued Wahran, un affluent du grand Chéliff, tari et sec après le passage de la saison des grandes chaleurs. Nous nous séparâmes du Chéliff à quelques distances de Warnier pour aborder les hauteurs sous le bruit des sabots des chevaux qui arpentaient ces tertres qui s’élevaient au fur et à mesure de notre avancée vers la mer.
 Des smalas accrochées aux murs des collines montrèrent de temps à autres de loin les misères des occupants des douars avec leurs maigres cheptels, vivant dans des conditions misérables dans des gourbis insalubres, des huttes de terre battue couvertes de broussaille sèches, séparés par des lignées de cactus, de pierrailles et de figuiers de barbarie en denses roseaux, dans une atmosphère poussiéreuse qu’on pourrait confondre avec ces reliefs d’une monotonie brunâtre.
 -« Et ces gens là, n’ont-ils pas le droit de profiter de la beauté de ce grand pays ? » questionna Jean soudainement en montrant de la main une mechta oubliée sur une colline, avec une troupe de bambins presque nus, saupoudrés de poussière courant derrière un âne dans un semblant de jeu.
 -« Ces gens là devront apprendre à travailler pour gagner une meilleur qualité de vie, c’est l’esprit que nous essayons toujours de leur inculquer », répondit Paul indifféremment.
 -« Et ces enfants, devront-ils aussi aller travailler pour bénéficier d’un pain et d’un meilleur jeu ? », reprit Jean de nouveau en regardant les bambins délabrés dont les cris faisaient des échos prolongés dans tous ce massif mamelonné d’innombrables collines.
 -« Les enfants sont sous la responsabilité de leur parents, je me demande pourquoi ils en font autant s’ils ne peuvent pas subvenir à leurs besoins », répondit Paul sans se soucier de la gêne qu’il causait à Jean, et à moi également.
 Nous atteignîmes Cinq palmiers en quelques tours de roue, un village calme constitué de quelques maisons bâties au contour de la route, tenant sa nomination du nombre de palmiers plantés au cœur de cette agglomération de denses végétations en plein massif du Dahra. Quelques soldats sortirent de leur garnison pour voir passer notre convoi avec un vacarme digne d’un véritable escadron. Les cavaliers qui nous escortaient n’arrêtaient pas leurs allées et venues entre les diligences, certains revenaient excessivement de notre coté, je devinais que c’était pour le plaisir de regarder Marie qui ne s’abstenait pas à leur jeter de ces sourires angéliques à chaque fois qu’ils réapparaissaient dans son carré vitré.
 -« C’est là que les enfants arabes vont étudier », dis-je à Jean au sortir des « Cinq palmiers » pour l’informer et alléger ses remontrances quant au discours irritant de Paul.
 -« C’est la medersa de Sidi Maamar, un saint serviteur de Dieu, voilà son mausolée. Les enfants y apprennent le coran, à lire et à écrire d’autres sciences », expliquai-je devant le silence de Jean qui regardait cette bâtisse carrée et blanche avec une coupole teinte en vert et un croissant en bronze tendu au dessus.
 -« Ce monsieur à un pouvoir spirituel sur toutes les populations autochtones de la région. Même après sa mort, les gens continuent toujours à vénérer son sanctuaire et surtout à appliquer ses conseils et ses directives pour gérer les relations entre les hommes et les tribus », annonça Levi avec ses connaissances qui m’étonnaient vraiment.
 -« C’est le saint patron de la cité, il est ancré dans la mémoire collective par ses œuvres morales et hautement mystiques. Il vécut au 15eme siècle, descendant de la généalogie du prophète Mohamed, il réussit à instaurer un code et des traditions que les familles respectent beaucoup », dis-je pour prolonger la parole à Jean qui semblait intéressé par le personnage de Sidi Maamar.
 -« Pour moi c’est de l’apathie et du fatalisme religieux, c’est le retour aux comportements primitifs et à la barbarie des premiers âges. », déclara Paul froidement à l’assemblée qui reprit le silence sous le bruit du trot des bêtes qui était pour moi meilleur qu’une pensée odieuse lâchée lourdement.
 -« Peut-on s’arrêter pour prendre l’air un moment ? », dit Paul en se penchant vers le postillon dans une position presque debout.
 -« Pas ici monsieur », répondit une voix nasillarde du dehors.
 -« Comment ça pas ici ? », s’énerva Paul furtivement, « N’a-t-on pas le droit au repos dans ce pays ? », enchaina-t-il en se retournant vers l’ensemble des passagers insoucieux de son emportement sans raison.
 -« Nous ferons une halte prochainement à Heumis, nous sommes vers la moitié du chemin », dit un soldat qui s’approcha à cheval de la diligence en marche.
 -« Je considère ce refus intolérable, j’aviserai les autorités de cette bavure dès l’arrivée à Ténès », annonça Paul avec une forte voix pour ensuite retourner s’asseoir visiblement mal conforté.
 -« Ce sont les ordres monsieur Régnier, c’est très important pour la sécurité du convoi », reprit le soldat avant de prendre les rênes de son cheval et aller au galop vers l’avant de notre cortège de diligences fortifié.
 -« Ah ces soldats ! Ils obéissent aux ordres des maitres comme des esclaves, c’est la raison pour laquelle je n’ai jamais intégré l’armée », s’exclama Paul en tenant Marie par la main cherchant un apaisement de sa colère chez cette créature douce et éclatante de beauté.
 -« Et vous, vous ne dites rien ? », annonça-t-il à ses compagnons de route, « Je suis déçu par votre inertie, je pensais mériter un geste de solidarité de votre part, l’arrêt et aussi un confort pour vous », termina-t-il dans un dernier soupire, toujours sous le calme et l’étonnement des présents.
 -« Calme-toi Paul, ce n’est pas grave, bientôt nous ferons pied à terre », dit Marie pour calmer son ami, toujours avec sa voix délicieuse qui flâne comme une chanson.
 -« Ce régime oppressif changera un jour, et ces mauvaises habitudes aussi. », dit Paul en reprenant son calme et sa sérénité.
 Je sentis Paul vexé du fait qu’on lui refuse une demande, je compris que cet homme criard et bavard n’était en réalité qu’un faible humain gâté par la nature, sûrement issu d’une riche famille, fragile et incapable de supporter un avis opposé à ces vœux. Soudain ce monsieur qui m’impressionna fortement au début de notre rencontre devint petit à mes yeux comme un enfant chagriné à cause d’un caprice non obtenu. Je conclus cependant le caractère obstiné des anarchistes à vouloir imposer leur seul avis, sans prendre en considération l’opinion opposée, sans montrer le respect pour les lois qui régissent les humains.

 -« Heumis cria le vieux cocher
 Aux hommes qu’ils puissent aller marcher,
 Détendre les os aux sièges cloués
 Dans un carrosse qui secouait.

 -« Heumis cria le postillon
 Pour informer l’autre opinion,
 Une pause enfin est nécessaire
 Pour se nourrir et changer d’air ».

 Une source coulait des roches une eau claire et limpide dans une cuvette en pierres conçue comme abreuvoir pour les bêtes au bord de la route où le convoi fit une halte pour nous permettre de nous reposer et de nous restaurer, et pour laisser du courrier au facteur de cette bourgade composée de quelques fermes dans un espace plat au creux des flancs des courbes montagneuses. Il n y avait pas de bistrot pour se ravitailler dans ces lieux désolés, les soldats de l’escorte avaient la gentillesse de nous offrir des galettes de blé sucrées, du café et de l’eau recueillie dans des gourdes de la source routière. Les chevaux s’alimentèrent également en eau et en foin que les cochers avaient parsemé en petites mottes à leurs pattes.
 L’après-midi semblait s’allonger pendant cette traversée du Dahra dans des diligences vidées pour un moment de leurs passagers qui s’étaient dispersés au bord de la route dans une pause de repos et de ravitaillement. Les soldats de l’escorte se sont éparpillés aux alentours du convoi à l’arrêt. Un militaire nous conseilla de ne pas trop nous éloigner et que le trajet se poursuivra bientôt. Le soleil s’éloignait peu à peu à l’ouest laissant place à une brume fraiche drainée par la brise maritime qui balayait le sol de cette terre sèche qui servit de moisson à la céréale déjà rasée, les amas de foin qui n’avaient pas encore été secoués par le vent témoignaient d’une récolte cossue . Une couche nuageuse noirâtre et lourde parut loin au nord vers Ténès derrière cet ensemble montagneux. Un silence accablant reposait sur cet univers pittoresque vide d’habitants.

 -« La grenadine au figuier mûr
 Au creux du vert de la nature,
 Mêlés aux branches des grappes servies
 Aux bouches qui meurent de grande envie ».

 -« Le citronnier aux dattes frisées
 A l’abricot aux pommes aisées,
 L’olive au sel au blé doré
 De menthe au champ d’une belle soirée ».

 -« C’est le domaine de Si Henni », Dis-je à Jean qui observait les fermes riches au milieu de ces interminables terres rasées.
 -« Qui est Si Henni, je pensais que ces fermes appartenaient à des collons français ? », questionna Jean en se tournant vers Levi, attendant une réponse de ce jeune européen avec son riche savoir de cette région.
 -« C’est le Kaid de la région nord d’Orléansville, il possède des milliers d’hectares de terres à la ronde, et des troupeaux de bétail de grande envergure, c’est une personne richissime qui sert de lien entre la population autochtone et le gouvernement français », intervint Levi quand il se sentit impliqué de répondre à l’interrogation de Jean.
 -« Il bénéficie du respect des arabes de tout le Dahra qui sont pour la grande part des khoudams dans ses larges domaines », dis-je pour relancer le discours et éclaircir la compréhension pour Jean.
 -« C’est un autre Sidi Maamar alors ? », interrogea ce dernier.
 -« Non », dit Levi, « son autorité n’est pas aussi morale et spirituelle que celle de l’illustre saint des cinq palmiers, les kaids étaient installés dans les différentes régions du pays afin de faire l’intermédiaire avec le grand nombre des tribus, leur rôle est plutôt administratif », expliqua-t-il clairement.
 -« Ils rendent du service à la France qui leur accorde de larges propriétés en échange de leur collaboration avec les européens, c’est ce que je comprends à la fin. », observa Jean qui devinait le jeu des collons expansionnistes.
 -« De toute façon les français ont simplement suivi les stratégies appliquées par les Turcs avant eux, Ils ont élu des kaids parmi les familles nobles des tribus, des gens qui avaient une certaine notoriété parmi la population locale afin de persuader le peuple à s’adapter au nouveau régime et à l’application des lois de la république», poursuivit Levi qui n’était pas vraiment venu dans la région en touriste insouciant, mais bien avec un bagage de connaissances assez importantes pour être un guide parfait aux voyageurs du Dahra.
 -« Les kaids sont aussi des négociateurs qui défendent l’intérêt des locaux, ils jouent un rôle sociale et politique très appréciable, ils avaient évité beaucoup de guerres et de tueries inutiles à la population déjà massacrée lors de la résistance à la colonisation. », ajouta Levi, alors que Marie et Paul rejoignirent la troupe à coté de la voiture.
 -« La résistance ? », s’écria Paul en se mêlant à la discussion, « ce sont les anarchistes qui l’avaient matée et étouffée », lança-t-il, ne retenant que le dernier mot de notre dialogue pour troubler l’assemblée calme avec ses paroles à haute voix, octroyant à son parti le mérite d’une réussite obtenue à force de sang.
 Le dialogue changea de train soudainement, cette fois ci je n’étais pas étonné de voir Paul réclamer sa conception des choses avec sa rigueur destinée à l’imposition de ses choix par des arguments bruyants et des rires farouchement francs.
 -« Des milliers de nos jeunes ont péri dans ces contrées inconnues, nous avons payé très cher le prix d’une promesse jamais tenue par les gouvernements qui se sont succédé à l’Elysée », dit-il dans un ton engagé.
 -« Nous étions les meneurs de la grande révolution voilà plus d’un siècle, nous étions les grands présents à chaque fois que la France avait besoin de nous », dit Marie avec une petite voix pour rendre plus de raison aux paroles de son ami.
 -« Vous dites dans vos discours que la France vous a promis la gouvernance sur une partie de l’Algérie une fois ce grand pays totalement maitrisé », intervint Levi.
 -« Absolument », déclara Paul, « Ils ont aussi promis des sièges dans le sénat, du respect pour notre programme et de l’attention pour nos intérêts en tant que français », finit-il en accentuant son engagement.
 -« Au lieu de cela, nous avions étés marginalisés et écartés du terrain politique de l’état » dit Maire, intéressée par la discussion après le long silence qu’elle avait tenu depuis Orléansville, persuadée elle aussi que leur mouvement avait été trahi par les instances élues à la gouvernance de la France depuis le renversement de la bourgeoisie.
 -« Les communistes sont objectifs et très intelligents, ils vous ont provoqués, ils vous ont induits à l’erreur et vous avez terminé par avoir recours à la violence pour obtenir ce qui vous parait un droit légitime transgressé par les lois de la république », enchaina Levi, toujours avec son raisonnement droit.
 -« C’est des menteurs et des malins qui ne cherchent que l’intérêt de leurs propres personnes, ils éliminent tous ceux qui n’adhèrent pas à leurs idées dictatoriales », répliqua Paul pour contrarier son interlocuteur.
 -« Vous avez formé des milices et des factions militaires pour défendre une cause qu’il fallait mener au dialogue, il fallait patienter, le gouvernement vous a poussé au crime pour vous inculper de dépassements et se débarrasser de vous, ils vous ont dressé un piège et vous avez inconsciemment mordu à l’hameçon », dit Levi avec une franchise qui dérangea Paul énormément.
 -« Nous sommes les grandes victimes de ces soit disant réformes politiques républicaines, c’est une injustice que nous allons corriger avec les armes s’il le faut. Nos factions militaires ne sont pas des milices formées de bandits comme ils nous décrivent, notre armée est bien entrainée, fournie d’un arsenal matériel important et entourée d’hommes intelligents, nous sommes prêts pour mener une guerre jusqu’à gain de cause », déclara Paul sérieusement.
 Jean haussa sa tête, perdit sa patience et sortit de son silence en intervenant nerveusement, agacé par les propagandes de Paul pour un anarchisme qui prône des pensées médiévales déjà révolues.
 -« Votre mouvement est minoritaire, la règle exige que les commandes appartiennent à la majorité, vous avez étés rejetés par le scrutin du peuple, c’est une conséquence qu’il faut admettre et respecter », dit-il, coupé par Paul qui annonça à son tour avec le même air nerveux :
 -« De quel peuple vous voulez parler ? Une peuplade de misérables gens affamés, illettrés et ignorants, ne sachant pas lire les lois pour élire le bon représentant, impossible pour eux de comprendre que l’anarchisme est le meilleur choix, bousculés par des slogans travaillistes par des vendeurs de rêves qui n’existent nulle part. », Dit Paul en émettant un de ses rires francs à attirer l’attention de tous les présents.
 -« Essayez toujours de changer le monde si vous le pouvez », relança Jean indifféremment.
 -« Nous allons faire notre mieux pour changer les erreurs du monde, monsieur », reprit Paul après avoir fini de s’esclaffer bruyamment.
 -« En tous cas, je ne crois pas que vous allez pouvoir faire quelque chose dans cet univers perdu », dit Jean en riant, et Paul ne s’empêcha pas de faire autant.
 -« Sois certain que nous allons nous battre ici et partout ailleurs pour la liberté, nous allons vaincre car notre raison est juste, bientôt le monde s’en rendra compte, bientôt le monde entendra parler de nous », ajouta Paul dans un souffle autoritaire et menaçant.
 -« Vive l’anarchie !!! », lâcha-t-il en riant à la fin.
 Les présents se sont tus suite aux paroles déroutées de Paul avec des sous-entendus de menaces d’actions violentes que son mouvement projetait surement d’entreprendre quelque part dans le monde. Ils avaient déjà commis pas mal d’exactions en France en rouspétant agressivement pour démontrer leur présence à l’opinion de la nation. Les européens de Ténès entraient dans des discussions ferventes à chaque fois que les journaux annonçaient un méfait de leur part.
 Le cocher vint contrôler les roues, bien serrer les bagages à l’arrière et au dessus du carrosse et taper de la main la cuisse des chevaux en guise de bonne amitié, puis annonça le départ aux passagers bien reposés.
 -« En voiture messieurs dames, nous terminons le chemin », dit-il aux voyageurs qui s’exécutèrent un à un.
 -« Est-ce que le voyage est encore long ? », interrogea Paul le chef des militaires qui passait à cheval à coté de notre diligence.
 -« Bientôt nous dépasserons Chassériau, nous escaladerons le dernier plateau de ces hauteurs, commence ensuite une descente qui nous mènera jusqu’à Montenotte, après le passage des gorges on verra la mer », expliqua le soldat en quelques mots le reste de ce chemin que je connaissais fort bien.
 Les Eucalyptus étaient toujours présents au cours de notre route, plantés dans les crevasses et les ravins pour éviter les glissements des terrains de ce sol argileux. De haut, l’ensemble montagneux tint l’image d’une mer avec des vagues de plateaux et de collines entreposés comme des dunes dans un interminable désert. Des coteaux avec des sillons de vignobles et de larges plantations d’oliviers devinrent visibles au pied du mont rocheux indiquant les limites nord du Dahra. Nous franchîmes les gorges creusées par les torrents de oued Allala qui nous accompagna entre les falaises rocheuses aux murs taillés sous une forme de caverne à ciel ouvert jusqu’à l’entrée de la vieille ville.
 -« C’est le vieux Ténès, c’est là où j’habite », dis-je à l’ensemble des voyageurs.
 -« Est-ce que vous connaissez ces lieux ? », questionna Jean en regardant Levi.
 -« J’avais lu sur cette cité, la vieille ville est millénaire, elle existe depuis les temps païens, c’était le siège de tous les royaumes qui sont passés par là », répondit Lévi, alors que le convoi entamait la dernière ligne droite avant l’entrée à la ville nouvelle de Ténès par la porte d’Orléansville.

 -« Voilà Ténès sur le rocher,
 Cria de haut notre cocher,
 Ravi heureux d’avoir conduit
 Les hommes à bord avant la nuit ».

 -« Voilà dit-il de joie soulé
 Après avoir longtemps roulé,
 Ténès qui date de l’inconnu
 Accueille et fait la bienvenue ».

 .../...

 Abdelkader Guerine...

 Les Bannis... Les anarchistes du Dahra... Extrait d'une oeuvre littéraire en révision...



09/04/2013
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