LASNAMIA

Le douanier passeur de bonheur

 PORTRAIT
 

M’hamed Bouhella. Officier des Douanes, ancien avant-centre de l’ASO et de l’équipe nationale

Le douanier passeur de bonheur

 

Avec mes amis Khalef Mahieddine  et Yazid Ouahib, nous avons effectué, mardi dernier, le déplacement à Chlef pour rendre visite à Bouhella
M’hamed qui venait de subir une délicate opération à un membre inférieur. «Il y a toujours de la rage lorsque son corps est affecté et davantage de chagrin pour qui sait ce que ce pied a enchaîné comme buts», suggère un de nos accompagnateurs. Notre confrère Ahmed Yechkour, toujours fidèle à ses rendez-vous, acquiesce.

Le médecin chef et patron de la clinique modèle, le Dr Seghir Mustapha, nous accueille dans les couloirs avec une chaleureuse courtoisie. Le rire de M’hamed Bouhella se fait entendre et cela nous rassure sur sa santé en évolution que le toubib confirme. Ici, les conditions sont au top, ce qui contraste grandement avec les calamiteuses structures sanitaires publiques si décriées parce que peu «hospitalières». L’évidence saute aux yeux : il faut aussi signaler les trains qui passent à l’heure.


L’ FIRM ET COMPAGNIE

C’est à 10 ans tout juste sonnés que M’hamed a attrapé le virus du football et a été saisi de passion. Il a, depuis, partagé toutes les évolutions d’un club à la trajectoire souvent déconcertante, mais rectiligne. Au palmarès des heures les plus glorieuses, il désigne spontanément l’accession, valeur ajoutée qui a hissé l’ASO parmi les grands. «Je dois à la vérité de dire que c’est le sport à l’école qui nous a fait éclore. La Fassu était un creuset inestimable. Je jouais avec Meksi, Hamouni et toute une armada de jeunes dans les tournois inter-
lycées. On a été repérés par Zaïri, ancien joueur et prof de sport aux côtés de Sehaïlia.

On a signé des licences dans les petits clubs comme l’OFLA, les PTT, ou encore la Santé. Quand Mazouza est venu en 1972, il a procédé à une présélection, il nous a récupérés. Chlef était en division d’Honneur. On était remplaçants. Petit à petit, on a fait notre nid et on a réussi à détrôner la vieille garde. Le nouvel ASO était arrivé avec ses jeunots. Je me rappelle de mon premier match contre le WA Casoral à Alger.

Pathétique ! Ce baptême du feu a été plutôt réussi. En 1973, nous avons été coiffés au poteau par l’USM El Harrach qui nous a ravi le titre. En 1974, on est en Nationale I toujours avec Mazouza, un éducateur hors pair et un véritable père pour nous. Par la suite, l’ASO, bien dans sa peau, vit une succession de coaches tout aussi différents les uns des autres, Ahmed Arab, Sehaïlia, Boudissa, Salem, Zaïri, Rogov, Hamouni, Meksi, Bekhloufi, Kerroum…». Mais bien avant, ajoute l’emblématique président de l’ASO des années 70’, 80’,
Djazouli Boudjettia, présent à la discussion mardi à la clinique, il y avait Mezzara, ancien professionnel à Lille, Maïmoun et Dris qui ont drivé l’équipe lorsqu’elle traînait dans les tréfonds.

Le jalon le plus marquant de la carrière de Bouhella, il peut l’étrenner avec fierté. «J’ai été sacré meilleur buteur en 1977-1978 avec 23 buts devant les regrettés Benmiloudi et Griche, je ne l’ai été que grâce au soutien de mes camarades. Les gardiens adverses nous redoutaient. Cheniti, Sbaâ, Amara et Aït Mouhoub peuvent vous en dire quelque chose. Quand Meksi prenait la balle, je savais ce qu’il allait en faire.

Les automatismes étaient bien huilés et je savais où me placer. Même les longues touches de Meksi on savait comment les exploiter. Bref, on avait nos repères au stade Maâamar Sahli, et il était difficile de nous battre sur ce terrain.»

L’histoire de M’hamed a épousé les contours de l’ASO, celle d’un rêve devenu réalité il y a plus de cinquante ans. Car, aussi loin qu’il puisse remonter dans sa mémoire, ce Chélifien pure souche de 61 ans se souvient des moments fastes, des ambiances de liesse que le club a su générer dans les années de gloire. Mais aussi des moments d’amertume et des défaites mal digérées.

Pourtant, on a toujours considéré M’hamed comme un forçat des terrains, en comparaison avec les autres supposés plus «techniciens». Or, M’hamed était aussi à sa façon un artiste qui dégageait une sorte de force herculéenne, un pur-sang qui, en apparence, cachaient ses indéniables qualités techniques d’athlète accompli qui alliait son sens du but et une élégance naturelle. Parmi ses bons souvenirs, sa sélection en équipe nationale en 1978. «Khalef et Rajkov sont venus me voir contre l’USM Alger.

J’avais donné du fil à retordre à la pourtant réputée paire centrale composée de Keddou et Abdouche. J’avais fait un grand match et ma sélection coulait de source. On a effectué juste après un stage à Alger pour préparer le match contre la Sierra Leone (2-2) à Freetown. J’étais remplaçant avec Menad et Yahi notamment. J’ai fait les Jeux olympiques de Moscou et j’ai joué 3 matches dans une compétition de très haut niveau. On était rentrés le mercredi, et le vendredi nous attendait un grand match à Alger contre l’USM El Harrach. On menait 2-1 lorsque le séisme de Chlef nous a rattrapés. On a senti le sol se dérober sous nos pieds. C’était en 1980, on était inquiets pour nos familles. On devait partir en Pologne le lendemain avec l’équipe nationale. J’ai refusé.»


LE SÉISME de 1980


Ce jour-là, nous avons été dépêchés par El Moudjahid, Kader Yacef et votre serviteur aux côtés du regretté Halim Mokdad pour couvrir ce tragique événement. Nous sommes arrivés le soir à El Asnam grièvement affectée, geignant dans un décor apocalyptique. Nous étions tous les trois très affligés par ces scènes douloureuses à la cité Ennasr durement touchée. Je me souviens que Madjid, ému, avait mis beaucoup de temps pour actionner son appareil photo. Pour Khalef qui l’a bien connu, «M’hamed est une personne aimable, serviable, toujours là à régler les problèmes des gens, à les aider. Pieux et sage, il est très attentionné. En tant que footballeur, c’était un attaquant redoutable. Dans l’ancienne équipe de Chlef, il comptait beaucoup avec Meksi, Bouhadi, Djelli, Megharia, Hamouni et les autres. Pas égoïste pour un sou, il travaillait aussi pour les autres. Percutant, ses buts ont permis à l’ASO de se maintenir à un bon niveau ; Bouhella, c’est aussi un bon vivant», relève l’ancien sélectionneur national. Boute-en-train, M’hamed nous raconte une de ses anecdotes qui le font marrer encore aujourd’hui. «On jouait contre la JSK, où une altercation eut lieu entre Sadmi et le capitaine Fergani.

Ce dernier n’avait pas arrêté d’invectiver en kabyle son défenseur en haussant le ton. J’étais intervenu auprès de l’arbitre, le regretté Bendjahene, pour lui faire savoir que cela était inadmissible et contraire aux mœurs sportives. Le pauvre Sadmi n’avait pas à subir une tel affront. Le referee m’a cru et a sorti le carton rouge à Fergani. Le plus drôle dans l’affaire, c’est que je ne comprenais pas le moindre mot en Tamazight. Bendjahene, que Dieu ait son âme, était tombé dans le piège.»

Une autre sortie qui a failli tourner au vinaigre, Bouhella nous l’a racontée avec presque un fou rire. C’est l’histoire d’une palaisanterie de mauvais goût qui s’est déroulée en Suisse, où l’équipe nationale était en stage. «C’est Bensaoula qui, à mon insu, me désigna comme volontaire, en fait comme une victime du jeu d’un clown qui faisait son numéro en le concluant par un entartage.

Il a jeté son dévolu sur moi et sur mon visage dégoulinant de crème ; j’en étais fou de colère et de  honte. Et, n’était l’intervention opportune de Khalef, j’aurais massacré le clown. Heureusement d’ailleurs, car une éventuelle agression m’aurait coûté très cher.» En équipe nationale, M’hamed était un équipier modèle, témoignent ses camarades.

«Ce solide avant-centre réputé pour son tempérament de feu aurait même pu  monter sur le piédestal de l’équipe nationale plus longtemps», concèdent-ils. N’empêche, M’hamed a toujours exprimé sa fidélité et affiché ses convictions profondes pour son club, soutenu par un public au sang chaud, réputé méchant et (grossier), mais qui n’affiche en réalité qu’un excès de passion. Ces supporters, acharnés certes, qui ont bâti leur vie autour du foot, s’identifient en fait à leur ville, à leur équipe. «Nous nous considérons comme les défenseurs de Chlef et nous la défendrons à la vie à la mort, car nous l’aimons et elle représente une partie de nous-mêmes», nous ont-ils crié à l’unisson.

La démarche peut paraître caricaturale, mais elle est sincère. Ils sont ainsi les supporters : spontanés et entiers, même si parfois  ils ont des réactions peu amènes sur les autres adversaires. Le seul bémol : c’est que les supporters dévoués totalement ont l’impression de ne pas peser sur les décisions du club. C’est un peu frustrant, surtout lorsque l’équipe connaît des bas ou une dégringolade qui fait peur. Face à la peu enviable posture actuelle, les supporters fatalistes croisent les doigts. «Pourtant, souligne M’hamed, l’équipe joue bien, il lui manque ce petit quelque chose qui change tout. En tout état de cause, il ne faut pas désespérer», suggère l’ancien joueur et ancien directeur administratif et financier de l’ASO.


PROFESSIONNALISME ?

«Tel qu’il est, je n’y crois pas trop», estime M’hamed qui appelle à un état des lieux. Même son de cloche et même constat de Djazouli, dirigeant aguerri, cadre de la nation et qui sait de quoi il parle. «On est allés vite en besogne, on n’a pas préparé le professionnalisme en l’accompagnant de mesures d’application relatives aux infrastructures, à la formation et à l’organisation structurelle. La réforme sportive de 1976 nous a appris la méthode. Mais en avons-nous fait le bilan pour en tirer les bonnes conclusions ? Le club est une entreprise à caractère commercial, soumise au droit y afférent. Mais y a-il seulement un contrôle de gestion ? Ce qui est à craindre, c’est qu’avec la gangrène de l’argent, l’activité principale, c’est-à-dire le sport, risque de disparaître sous les coups de boutoir de ceux qui utilisent cette activité à d’autres desseins. L’équation est mortelle», s’insurge Djazouli qui préfère pour le moment parler du projet qui lui tient tant à cœur, la création d’une fondation Mohamed Boumerzrag, enfant de Chlef et l’un des créateurs de l’équipe FLN.

Cette fondation s’occuperait de la formation pouvant être un noyau pour les anciens joueurs de l’équipe FLN et s’attacherait à préserver la mémoire sportive de Chlef. Pour la petite histoire, sait-on que les deux premiers joueurs professionnels algériens en France sont Benbouali et Benouna, deux authentiques fils de la ville qui ont fait le bonheur des clubs français dans les années quarante ? Pour revenir à Bouhella, il faut dire qu’il n’a jamais ouvertement revendiqué son apport, ô combien précieux, à son club de toujours.

M’hamed va pourtant l’obtenir sans la reclamer, la reconnaissance des siens après une carrière bien remplie, et ce qui ne gâte rien, un brillant cheminement professionnel dans les Douanes. L’après-carrière sportive a été favorisée par son statut. «Je n’ai pas connu de cassure en quittant les terrains où j’ai gravi les échelons un à un pour devenir officier des Douanes.»

Tout en remerciant M. Tahmi, ministre des Sports, le DGSN, M. Hamel, tous ses anciens équipiers, le wali de Chlef, M. Medouar, le boss actuel de l’ASO, M’hamed n’oublie pas tous les anonymes. «Quand je suis dans la rue, des inconnus me saluent et me remercient pour la joie que je leur ai donnée avec mes équipiers il y a des années.

Cela me fait chaud au cœur», voulant dire sans doute que la vie est plus facile quand on reçoit de l’amour et de l’affection. «N’oubliez pas de mentionner ça», insiste-t-il. C’est fait.
H. T.
 

Bio express

 

Naissance le 29/9/1954 à El Asnam. Ecole Haï Bessouna. CEM Gare , Lycée Essalam. Lycée Route d’Oran.

CFA d’Oran : inspecteur des impôts en 1977. 1998, il exerce à l’aéroport d’Alger, directeur de wilaya à Chlef, Béchar et à Tiaret.. Joue à l’ASO depuis le début des années 1970. International en 1978 sous la férule du duo Khalef-Rajkov. A pris part aux Jeux olympiques de Moscou (1980).
A pris sa retraite sportive en 1986.

A exercé en tant que directeur administratif et financier de l’ASO de 1986 à 1990. Retraité depuis deux mois.
Marié, père de 4 enfants.

 

Hamid Tahri


10/05/2015
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