LASNAMIA

Le quincaillier-Le Quotidien d'Oran du 10/12/2017

 
 
 

par Hamid Dahmani

 

 

On raconte qu'il était une fois un commerçant très attaché à son travail et qui exerçait le métier de quincaillier. Un homme d'un âge avancé qui aimait bosser durement et sans arrêt dans son magasin ouvert du matin au soir. Il faut l'avouer que ce n'était pas le genre qui croquait la vie à pleines dents. Le quincaillier avait un commerce prospère de vente, constitué d'un capharnaüm immense d'outillages entassés pêle-mêle dans son local. On pouvait trouver toutes sortes de visseries, de boulonneries, de cordages et d'outillages mal rangés dans cet espace dédié au bricolage. C'était une caverne d'Ali Baba, habillée d'un rayonnage qui débordait de matériels métalliques et de plastique. Le quincaillier se permettait même de déposer ses brouettes, son film plastique et ses rouleaux de grillage devant son magasin sur le trottoir. Le quincaillier avait une mémoire d'éléphant, et au fil du temps, il avait emmagasiné dans sa tête la marchandise qu'il avait stockée dans son immense magasin. Toutes les références des pièces de quincaillerie étaient connues sur le bout de la langue. Chaque endroit du magasin cachait un lot bien garni de fournitures de quincaillerie entre serrures, vis, paumelles et outils. Chaque objet avait un endroit bien précis dans la tête du quincaillier. 

C'était un ingénieux catalogue gravé dans l'esprit, tout le matériel était bien mémorisé dans la cervelle du quincaillier. Dans son commerce, il était secondé par un jeune apprenti bien dégourdi qui faisait les allées et venues à longueur de journée au milieu des couloirs du vaste rayonnage pour retrouver les objets réclamés par le patron qui était assis sur son tabouret derrière sa caisse et qui appelait à tout moment et à haute voix son ouvrier. A chaque instant, la voix du patron résonnait très fort à l'intérieur du local, entraînant un écho assourdissant jusqu'au sous-sol pour réclamer des objets demandés par les clients; «H'midet, boulon 14399 avec filetage 4,6, fissa !, H'midet, qu'est-ce que tu fais ? H'midet, deux paumelles !». Et ainsi coulait la vie du quincaillier qui avançait avec une rigueur militaire au milieu des boulons et des écrous. A tout moment, les ordres fusaient; «H'midet, quatre kilos de fil de fer galvanisé et n'oublie pas de ramener avec toi un kilo de clous à tête large, et bouge-toi un petit peu, s'il te plaît !». L'exaspération dans le travail avait pris le dessus et H'midet ne savait plus ou donner de la tête. Un jour, alors que son apprenti était en face de lui devant la caisse dans un moment de répit, un véhicule porte-voix (haut-parleur) est passé dans la rue devant le magasin pour annoncer la mort d'une personne. Il répétait au fur et à mesure que le véhicule avançait «Ed'fina taâ flen, moul quincaillerie !» (obsèques de X, le quincaillier). «Allah yerhmou !», lança H'midet, pour implorer Dieu pour sa miséricorde. Le patron, qui était derrière sa caisse, se tourna vers son employé et lui dit «tu le connais toi, ce mort ?». H'midet acquiesça de la tête pour dire «oui, c'était un gentil bonhomme tout de même, un peu mesquin et rouillé comme les objets qu'ils vendaient, et il avait ton âge, et lui aussi avait une quincaillerie, comme toi. Le pauvre, il ne s'éloignait jamais de son hanout. Le travail et rien que le travail, du lever au coucher du soleil. Il ne connaissait pas les jours de fête, et ignorait qu'il y avait des hammams pour faire des cures thermales. Il ne savait pas qu'il y avait aussi une saison estivale pour se reposer en été. Le pauvre n'est jamais monté dans un avion pour changer un peu d'air et voir la terre du haut du ciel». «Ah, ya denia el-ghadara !», s'exclama H'midet, «juste au moment où il s'apprêtait pour partir cette année à La Mecque pour faire le pèlerinage, il est parti dans le sens opposé, sans réaliser son vœu de fin de vie. L'infortuné avait oublié que la vie était courte et qu'il y avait une vie et une mort», chuchota l'employé à l'attention de son patron. «Les 12 mois de l'année avec sa blouse froissée comme une sentinelle derrière la caisse. Il ne connaissait ni la maladie ni le congé, du matin au soir à trimer et à ouvrir et fermer son tiroir-caisse». «Est-ce qu'Il se soignait ?», demanda le quincaillier à son employé. «Il vivait bien et dépensait sans compter pour son entretien comme moi ?». «Il n'était pas un peu radin ?» demanda le quincaillier à son employé, avec un petit sourire du coin de la bouche qui voulait dire que je t'ai compris petit chenapan. «Allez, assez parlé, et descends au sous-sol, pour voir si j'y suis, petit paresseux !». Ainsi va la vie chez les gens qui oublient qu'il y a une vie et une fin de vie…


10/12/2017
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